GOMA, — Alors que Kigali continue de nier toute implication militaire directe en République démocratique du Congo, des familles rwandaises racontent un autre récit : celui de morts au front, de funérailles sous contrôle militaire et d’un deuil imposé dans le secret.

Un deuil sous surveillance

Au Rwanda, pleurer un proche mort sur le champ de bataille en RDC se fait à voix basse — quand cela est encore permis. Selon une enquête publiée vendredi par la Deutsche Welle (DW), les autorités rwandaises imposent une chape de silence autour des soldats tués à l’est de la RDC, où l’armée rwandaise est accusée d’opérer aux côtés des rebelles du M23.

Entre mars et octobre 2025, le ministère rwandais de la Défense a multiplié les communiqués appelant à l’enrôlement militaire, une situation inédite dans un pays où l’armée est traditionnellement perçue comme bien pourvue en effectifs. Ces appels viennent indirectement corroborer les rapports des Nations unies, qui estiment que le Rwanda aurait déployé entre 4 000 et 7 000 soldats sur le sol congolais.

Des tombes qui se multiplient, des familles qui se taisent

Kigali a pourtant toujours rejeté ces accusations, y compris celles formulées par Human Rights Watch dans un rapport publié en septembre dernier. L’ONG y documente, à partir d’images satellitaires, l’ajout de plus de 400 tombes au cimetière militaire de Kanombe, à Kigali, entre décembre 2024 et juillet 2025.

C’est dans ce contexte que plusieurs familles acceptent aujourd’hui de témoigner, sous couvert de l’anonymat.

« On nous a montré la dépouille de notre petit frère. Son visage était entièrement couvert, comme pour dissimuler des impacts de balle. »

Ce jeune homme raconte la mort de son frère, tombé en juin dernier dans l’est de la RDC.

« À l’enterrement, nous n’étions que deux. La cérémonie a été conduite par l’armée. Ensuite, on nous a dit de garder cela secret. »

Le traumatisme a été tel que son autre frère, présent lors des funérailles, a dû être interné dans un centre psychiatrique.

Des morts annoncées… ou jamais

Ces témoignages ne sont pas isolés. D’après les récits recueillis par la DW, certaines familles ne sont même pas informées du décès de leurs proches. Une mère affirme avoir appris la mort de son fils par hasard, lors d’une permission accordée à ses camarades de combat.

« Le gouvernement ne m’a jamais rien dit. »

Ce silence institutionnel laisse les familles dans une détresse profonde, incapables de faire leur deuil publiquement, ni même d’obtenir des explications officielles.

« Être forcé de se taire sur la perte d’un être cher, c’est inhumain. Cette peur permanente peut provoquer de lourds traumatismes. »

Une compensation financière, pas de reconnaissance

En guise de dédommagement, les familles disent avoir reçu deux millions de francs rwandais, soit environ 1 160 euros. Une somme jugée dérisoire par rapport à la perte subie — et qui s’accompagne, selon elles, d’une injonction tacite au silence.

Interrogé par la DW, le porte-parole de l’armée rwandaise, le général Ronald Rwivanga, s’est contenté d’une réponse écrite lapidaire :

« C’est une question politique que vous devriez poser aux responsables de la RDC. Ce n’est pas au porte-parole d’une armée étrangère d’y répondre. »

Un aveu progressif sur la scène internationale

Si Kigali continue de nier officiellement toute implication directe, le discours évolue à l’étranger. Devant le Congrès américain, l’ambassadrice du Rwanda à Washington, Mathilde Mukantabana, a récemment reconnu une « coordination sécuritaire » entre le Rwanda et l’AFC-M23.

Selon elle, cette coopération viserait à protéger la population Banyamulenge contre une éventuelle résurgence de violences génocidaires dans l’est de la RDC.

Une justification sécuritaire qui contraste fortement avec le silence imposé aux familles rwandaises endeuillées — et qui soulève, une fois de plus, la question du coût humain d’un conflit mené dans l’ombre.

Avec la DW.

Par LeJour

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