KINSHASA, — L’ordre international vacille. Ce qui relevait hier encore de l’exception tend aujourd’hui à devenir la règle : l’usage unilatéral de la force, la marginalisation du multilatéralisme, la primauté assumée des intérêts nationaux sur le droit international. L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis, les pressions prolongées contre Cuba et les démonstrations de force répétées au Moyen-Orient marquent un tournant.
Ce tournant n’est pas seulement latino-américain ou moyen-oriental. Il concerne directement l’Afrique. Il concerne directement la République démocratique du Congo.
La fragilisation du droit international
La capture d’un chef d’État en exercice en dehors de tout mandat multilatéral clair constitue un précédent lourd. La Charte des Nations Unies repose sur des principes simples : souveraineté, non-ingérence, règlement pacifique des différends. Lorsque ces principes sont contournés au nom d’arguments sécuritaires unilatéraux, c’est l’architecture même du système international qui se fissure.
Ce qui inquiète n’est pas seulement l’acte en lui-même. C’est la doctrine qu’il révèle : celle d’une « légitime défense préventive » étendue, interprétée largement, permettant à une grande puissance de décider seule du moment et du lieu où elle intervient.
Dans un monde où la règle cède devant la puissance, les États les plus vulnérables deviennent mécaniquement les plus exposés.
Le spectre des années 1960-1990
Pour l’Afrique, ces signaux réveillent une mémoire douloureuse. Pendant la guerre froide, nombre de régimes ont été soutenus ou combattus non pas au nom de la démocratie, mais au nom d’alignements stratégiques. En RDC, l’ère de Mobutu Sese Seko en est l’illustration la plus emblématique : soutien géopolitique massif en échange d’une loyauté stratégique, pendant que les ressources du pays s’évaporaient et que les institutions s’effritaient.
Ce passé n’est pas un fantasme idéologique. C’est une réalité historique documentée.
Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si une recolonisation formelle est possible elle ne l’est pas. La question est de savoir si une mise sous influence économique et stratégique peut s’installer progressivement, sous des formes modernes, contractuelles, sécuritaires ou financières.
La RDC, maillon stratégique
La RDC détient une part essentielle des minerais stratégiques du XXIᵉ siècle : cobalt, cuivre, lithium. Ces ressources sont au cœur de la transition énergétique mondiale et des nouvelles technologies.
Dans un contexte de rivalité accrue entre grandes puissances, ces richesses ne sont pas seulement économiques : elles deviennent géopolitiques. Elles attirent les intérêts, les pressions, parfois les ingérences.
Si le droit international continue de s’affaiblir, si le multilatéralisme recule, si la logique de blocs s’impose, alors les pays dotés de ressources stratégiques mais d’institutions fragiles risquent d’être les premiers terrains d’affrontement indirect.
L’urgence d’une lucidité africaine
L’Afrique ne peut plus se permettre l’illusion. Elle ne peut plus croire que les grandes puissances agissent uniquement par altruisme démocratique ou sécuritaire. Les intérêts priment toujours.
La réponse ne réside ni dans l’alignement aveugle sur Washington, ni dans une dépendance exclusive envers Pékin ou Moscou. Elle réside dans :
le renforcement des institutions internes ;
la transparence des contrats miniers ;
l’industrialisation locale ;
l’unité diplomatique africaine ;
la diversification stratégique.
Sans cela, le continent risque de redevenir un espace où les décisions majeures se prennent ailleurs.
Entre souveraineté et vulnérabilité
Nous entrons dans une ère où la loi du plus fort tente de supplanter la force de la loi. Pour l’Afrique et pour la RDC, l’enjeu n’est pas idéologique. Il est existentiel. La souveraineté ne se proclame pas : elle se construit, se protège et se négocie avec fermeté.
Si le monde revient à une logique d’influence assumée, alors l’Afrique doit cesser d’être un terrain et devenir un acteur. Faute de quoi, l’histoire pourrait se répéter non pas sous les formes anciennes de la colonisation, mais sous celles, plus subtiles et plus contractuelles, d’un impérialisme économique renouvelé.
Et cette fois, nul ne pourra dire qu’il ne savait pas.
Par Walter NKUY, chercheur en Sciences Politiques (UNIKIN)
